Démarche

CHEMINEMENT ARTISTIQUE

« Par mes oeuvres, je me rebelle contre les évidences qui altèrent notre capacité à remettre nos habitudes en question. Je tente de donner de la perspective aux choses, de sortir mes sujets de leur ordinaire pour rendre visible leur réalité cachée. »

Le bronze

Métal lourd de tradition, ancré dans le passé. Médium archaïque, arriéré, caduc, usé? Il est maintenant non conformiste de l'utiliser en art contemporain. Indestructible matière à voyager dans le temps, le bronze commémore généralement les réussites et le génie d'une époque. On l'utilise surtout dans la représentation élogieuse d'individus et d'archétypes vénérables. Mais quand utilise-t-on le bronze pour présenter sous forme de sculptures les travers d'une société? Je détourne un héritage issu du passé pour en faire un outil tranchant qui met en perspective ce que nous sommes devenus depuis tout ce temps : individualistes, matérialistes, possessifs, pressés, obsessifs...nous nous projetons vers l'avenir en fuyant le passé. Nous nous transformons, certes, mais ici et maintenant sommes-nous mieux que nous étions hier ?

Le marché de l’art

Le marché de l'art. Matérialiste, disais-je plus haut? Le pauvre, comme le riche, consomme tout ce qui peut l'être avec un pouvoir d'achat plus ou moins grand. L'art n'échappe pas plus au pouvoir de l'argent que le collectionneur n'échappe à l'attrait de l'art. Mais, faut-il le dire, le cercle vicieux du capitalisme favorise la diffusion de masse des valeurs populaires et consolide la culture d'une époque. Nous avons sous les yeux un portrait agrandi, grossi, élargi à l'échelle mondiale. L'art sert ici à prendre du recul, à commenter, à attirer notre attention sur certains aspects. Il est en quelque sorte à l'extérieur, marginal. Pour cela, je crois que l'art ne se marchande pas au sens littéral du terme. De plus, l'artiste se doit d'agir selon ses convictions les plus profondes, sans jamais faire de concessions. Ceux qui me connaissent personnellement ont pu juger le choix que j'ai fait, il y a plusieurs années, de pénétrer le marché de l'art. Or cette position me donne le privilège de m'immiscer dans un monde parallèle au mien, de captiver l'intérêt de gens issus de divers milieux (commerçants, sportifs, médecins, artistes d'autres disciplines, politiciens, dirigeants... ou le simple passant anonyme) et de choquer leur sens esthétique pour transformer leur regard.

Mes oeuvres révèlent les artifices, les illusions et les perversions de nos vies quotidiennes. L'impact du message est renforcé par l'importance que je donne au mécanisme d'attraction/répulsion. En effet, au lieu de sublimer un sujet, j'accentue au contraire les forces qui agissent à l'inverse, allant même jusqu'à choquer l'oeil. Je m'attaque à l'absurdité de nos comportements en révélant leurs contradictions. Par exemple, tout en dénonçant le désir de possession, mon art s'illustre au rang d'objet de consommation. Cette incohérence apparente sert au contraire mon effort de conscientisation.

Vu au travers d'une lentille

Regarder la réalité d'un autre oeil, voilà ce que je veux créer comme réflexe chez ceux qui entrent en relation avec mon travail. Montrer la face cachée de la vie ordinaire, ouvrir l'esprit sur une nouvelle façon de voir... Développer un regard critique sur le monde, peser le pour et le contre de nos attitudes, c'est effectivement ce que me permet d'intégrer la dimension optique dans mes oeuvres. Ma démarche est même entièrement orientée sur le défi de faire coexister deux mondes comme l'envers et l'endroit d'une même médaille. L'optique est mon cheval de bataille, le marché de l'art, mon arène; et la lentille, mon épée!

C'est en effet par l'intermédiaire de lentilles déformantes que je travaille à extirper les faux-semblants qui se cachent derrière la réalité normale, ordinaire, voire même anodine du quotidien. Techniquement, j'utilise un principe d'anamorphose tridimensionnelle qui donne lieu à un paradoxe entre la réalité et l'illusion. Depuis plus de 14 ans, je tente d'opposer une figuration, aux formes émancipées et longuement étudiées, à une image rétablie, vue au travers d'une lentille intégrée à la sculpture, qui correspond à notre vision habituelle d'un sujet. Cette illusion d'optique sert non seulement la forme mais également mon propos puisque mon but est de mettre en doute la validité de notre perception de la réalité et, par le choix de mes sujets, d'offrir au regard critique de l'observateur plusieurs points de vue sur le monde moderne.

Tout ce subterfuge optique me permet de mettre à nu le mécanisme des apparences et de l'illusion véhiculé par notre société pour standardiser et uniformiser. Les dessous de la vie ordinaire cachent des excès, des angoisses, des raisons d'être et toute une gamme de distorsions émotionnelles qui passent trop souvent inaperçues, comme s'il était mal d'être ce que l'on est, comme si mieux valait se contenir, se retenir, se cacher à soi-même.

Le combat des émotions

Si on regarde mon travail sculptural réalisé jusqu'à maintenant, on remarque qu'une mutation profonde s'est produite (voir Galeries Photos). En munissant mes sculptures de dispositifs de lentilles, j'ai ouvert une porte sur un monde intérieur qui fonctionne dans le secret d'une foule de mécanismes illusoires et contradictoires. Les déformations qui éclatent dans toutes les directions correspondent à ces émotions mal maîtrisées qui nous traversent. Parallèlement, le rétablissement optique vu à travers les lentilles suggère la normalité à laquelle nous voudrions correspondre, l'image de nous que nous soignons, au détriment de notre vérité intrinsèque. La rencontre de ces deux réalités divergentes se trouve au point le plus petit de la pièce, celui qui se rapproche le plus de la lentille.

La sculpture résultante devient donc une sorte d'image intérieure, une émotion figée dans le temps qui provient du combat intérieur que nous menons avec l'extérieur.  Ce cheminement m'a permis de créer une série de sculptures qui mettent un éclairage particulier sur notre rapport avec la société du point de vue de nos conditionnements psychologiques. D'une façon générale, je tiens à présenter les travers de notre société qui nous poussent à commettre plusieurs excès. La lentille nous permet de comprendre la relation tendue que nous entretenons vis à vis nos chimères.

Optique

Ainsi, l'approche scientifique, qui découle du domaine de la physique optique appliquée à l'investigation psychique, autre pôle de mon travail, me donne le recul d'une vision élargie. En prenant la position de témoin, tout ce travail de défrichage me permet aujourd'hui d'assumer ma fonction de chercheur, l'art étant un canal où peuvent converger tous les domaines. Plus que jamais, j'ai le souci de mettre en lumière certains de nos stratagèmes psychologiques. Or, pour ce faire, j'ai dû moi-même renoncer à l'emprise de l'illusion qui dans mon travail résultait en un assujettissement de l'appareil optique. En effet, au lieu de dissimuler les lentilles dans le sujet, je leur donne maintenant un rôle de premier ordre en les exposant pour ce qu'elles sont, soit des outils d'étude scientifique.

Ainsi, le faux-semblant n'a plus sa place. Il n'y a plus de cachette. La forme-pensée, issue du mental, sera elle aussi décortiquée et mise au grand jour, au même titre que la forme émotionnelle qui se déchaînait derrière le système optique. Les lentilles, qui sont tout autant de filtres qui altèrent notre perception du monde, seront  désormais apparentes. Je veux mettre en avant-plan l'importance de comprendre, de résoudre les énigmes, de lever le voile sur nos mécanismes de défense. En somme, cette désillusion nous amène à regarder en face nos problèmes pour ne plus en être victime. Le fait de chercher l'équilibre entre l'objectif et le subjectif nous permet de nous dissocier de la rigidité mentale et de l'agitation émotionnelle. C'est en nous retirant temporairement de ce tiraillement intérieur que nous pouvons espérer voir plus clair et accéder à la sérénité.

FONCTIONNEMENT

La forme qui est donnée à prime à bord à l'observateur est difficilement reconnaissable. C'est la curiosité qui nous amène à découvrir le système optique, dissimulé ou non, qui agit comme la clef de l'énigme. En regardant à travers les lentilles, nous avons soudainement accès à la révélation du sujet dans ce qu'il a de plus banal. Cette vision confortable nous sert de point de repère et d'ancrage dans la réalité. De là, nous comprenons mieux l'abstraction de la forme extérieure qui se rétablit par un jeu complexe de distorsions optiques. Ce principe se nomme anamorphose.